TENEBRES ET LUMIERE * Vision traditionnelle sur l'art contemporain Suite Au commencement des temps, Dieu dit à l'Homme : "tu mangeras le fruit de tous les arbres, sauf celui de la connaissance du Bien et du Mal, car le jour où tu en mangeras, tu mourras". L'histoire mythique de la chute d'Adam et Eve illustre assez bien la rupture de l'espèce humaine par rapport au cosmos et à la nature, qui n'a fait que s'amplifier au cours du déroulement de l'histoire. Cette rupture, les hommes de tous les temps ont tenté d'y remédier, de retrouver la source primordiale, en travaillant sur des lieux sacrés géographiquement déterminés, tant en eux-mêmes qu'hors d'eux-mêmes : montagnes pour atteindre le ciel, arbres, échelles et leurs substituts, grottes, cryptes pour descendre dans les espaces inférieurs, temples, lieu du coeur, afin de communiquer avec le non-visible et le non-manifesté, de restaurer l'harmonie entre le ciel et la terre, la création et l'homme lui-même. Le mythe des origines, issu de la tradition judéo-chrétienne, a profondément marqué la civilisation occidentale, jusqu'à imprégner les philosophies contemporaines, qui tendent à exiger une reconquête de la matière trop longtemps dénigrée à leurs yeux par la volonté d'une puissance ecclésiale temporelle. La scolastique médiévale ayant voulu prouver par la raison l'existence d'un Créateur Suprême et diabolisant la chair en l'opposant à l'esprit inaugurait une nouvelle forme de pensée : la structure dialectique. Si bien mise en exergue dans des exercices faciles, tel le pari de Pascal, la dialectique devait conduire à une radicalisation / simplification extrême des rapports existant entre les êtres humains et entre notre espèce et les autre éléments de la création, donnant naissance via la filiation de Descartes, Kant, Hégel à la pensée marxiste. Le bien s'opposait ainsi définitivement, pensait-on au mal, et toute expérience sensuelle - dite subjective - était sujette à caution et mise à l'écart tant par le pouvoir religieux que par le pouvoir politique et scientifique. Le Beau, le Bon, le Bien s'opposent donc dans la pensée occidentale moderne au laid, au mauvais, au mal. Et peut-être est-ce là la véritable conséquence de la chute, tout au moins pour les sociétés soumises à ce mythe, d'avoir perdu la possibilité de contempler / expérimenter l'Unité, de retrouver sa dimension Unique dans une Union sans confusion avec l'Unique, et ne devenir capable que d'un regard dualiste introduisant séparation, division et confusion. Plus simplement encore, avoir remplacé le ET par le OU. * "J'ai entendu un bruit dans le jardin et j'ai eu peur, car je suis nu" L'exégèse traditionnelle de ce texte indique que la nudité dont il est fait mention se réfère à la perte de la présence divine, au dépouillement de la lumière, de la gloire dont est revêtu l'homme comme d'un manteau. "Ils virent que l'arbre du milieu du jardin était bon à manger et agréable à la vue et qu'il était précieux pour ouvrir l'intelligence... Elle en mangea... Il en mangea. Leurs yeux s'ouvrirent et ils connurent qu'ils étaient nus." Gn 3, 6-7 La vision, et au delà la perception de l'homme déchu par lui-même a été traduite par les artistes par la déformation des corps si caractéristique dans l'art contemporain : au delà du masque des apparences, l'humanité est montrée telle qu'elle est, au travers de ses passions ses faiblesses, ses amours, ses haines, ses craintes et s'émeut de la pitié qu'elle engendre à elle-même. Ainsi apparaissent les corps torturés chez Egon Schiele, les formes squelettiques chez Giacometti, les femmes girondes de Niki de Saint Phalle, artificiellement gonflées de leur propre importance, pour ne citer que ces trois. Bien sûr on pourra tenter de minimiser ces phénomènes en disant qu'il ne s'agit là que de projections personnelles de l'artiste. Car celles-ci sont nées d'un inconscient individuel. Mais ce dernier ne prendrait-il pas racines et ne s'alimenterait-il point dans l'inconscient collectif, dans la dépendance des grands mythes qui le sous-tendent ? Conglomérats et dislocations, représentations de foules dans les oeuvres contemporaines témoignent du vide suscité par l'éclatement d'une humanité - image fragmentée en une infinité de morceaux de miroir dont chaque être est porteur d'un fragment - autant que de la notion métaphysique d'unité de nature dans la diversité des personnes. Dans la tradition Judéo-Chrétienne, le Christ au travers des miracles qu'il accomplit : l'aveugle, le boiteux, le sourd, le muet, l'hydropique guéris reconstitue le Grand Homme et parachève l'Oeuvre en lui-même par la mort et la resurrection de l'Etre. Mais la chute de l'homme entraîne celle de l'ensemble de la création qu'il entend dominer. Il en est de même pour les objets dont il use et qui l'usent. Peuvent en témoigner : les éclatements d'Arman, les compressions de César, de même que l'exposition en galerie de poubelles du même Arman (1) contenant toutes sortes de déchets ménagers et usuels. Car l'Histoire, tout comme l'histoire de l'art a besoin, pour poursuivre ses analyses, que les érudits se changent en "chiffonniers et cherchent leur bien dans les poubelles", ainsi que le proclamait en 1952 l'anthropologue Claude Lévi-Strauss (2). La présentation d'un simple objet usuel, inaugurée par Marcel Duchamp, et poursuivie par Beuys et le Pop-Art montre à la fois le désespoir d'un monde réduit à la productivité, sans autre espoir que celui de la consommation sans fin, rappelant ainsi nos actuelles conditions d'existence et l'anonymat d'un produit industriel ou manufacturé. L'objet exposé en galerie ou au musée introduit le plus souvent une attitude de rejet, esthétisante ou de sacralisation à rebours, dans la mesure où il devient en quelque sorte fétiche (3) devant être adoré car situé dans un espace considéré. Simultanément, le détournement de son sens primitif et la transcendance qu'il induit, magnifié comme objet d'art, peut donner au spectateur le moyen de remédier à sa propre condition d'homme déchu et d'introduire une sacralité dans l'utilisation qu'il est amené à faire dans sa vie courante de semblables objets. Il en est de même dans l'utilisation des couleurs : Passant du réalisme (observation de ce qui est directement perçu par le sens de la vue et que l'on considère comme étant le réel) à l'impressionnisme, la lumière et les couleurs apparaissent comme décomposées en éléments énergétiques, ce qui induit une impression fugitive liée au morcellement, à la fragmentation en touches de couleur. Suivront chronologiquement les mouvements appelés divisionnisme, pointillisme, jusqu'à la production de toiles blanches (4), puis du vide (5). Les Pères des premiers siècles disent encore que l'Image de Dieu contenue en chaque homme a été pulvérisée telle un miroir brisé en multiples éclats (6), et qu'il convient, en rassemblant les fragments épars, de reconstituer cette image enclose sous les passions. D'autres parlent de dégager la forme de l'image enclose dans la matière, de libérer, laisser resurgir ce qui est emprisonné. Plutôt que d'imposer à un bloc de matière une forme déterminée, le sculpteur va tenter de déchiffrer celle qui s'y trouve enfermée. Le travail de l'artiste consiste alors à enlever le superflus, épurer le support jusqu'à ce que se manifeste l'image. Ce travail opératif extérieur correspond également à un travail intérieur de dépouillement : bien loin de vouloir imposer par sa volonté propre sa vision spécifique, l'homme apprend progressivement à se dégager de son ego afin qu'apparaisse son hypostase. Cette perte, ce dépouillement de l'extériorité, du superflu, que bien souvent l'on croit être représentatif de son identité propre, de son individualité revêt une importance particulière dans les sociétés traditionnelles et conditionne la nécessité de l'anonymat. C'est par la perte de sa propre importance que l'on peut compenser la perte primordiale. "Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie la conservera" (7). Au delà encore, c'est par la perte de sa forme humaine qu'il est possible d'expérimenter les états multiples de l'être, autrement dit les états non humains. L'art contemporain, qui habituellement émane d'un renforcement abusif de l'Ego lié à un éclatement et une surabondance d'intellectualisation, propose paradoxalement divers éléments, divers instruments pouvant progressivement amener à cette notion de dépouillement : - le saisissement du spectateur permettant la prise de conscience de son propre état intérieur, par le moyen de la violence et de l'agressivité de certaines oeuvres. - la contemplation de la multiplicité des formes, pouvant être perçue comme un étalage des états psychiques rencontrés dans sa propre vie quotidienne. [cf thérapeutique du Psautier] A cet égard, le cubisme apparaît comme l'expérimentation des potentialités par la présentation simultanée de différents aspects, non généralement saisis dans la simultanéité de lieu ou d'instant. Il est à ce titre annonciateur de ce que la tradition chrétienne recouvre sous l'appellation de transfiguration et de résurrection finale, où toute chose apparaît dans tous ses états d'existence manifestés et dans toutes ses potentialités non manifestées, réconciliant en cela être et non-être, plénitude et vacuité. L'être humain peut-il dépasser les conditionnements multiples dont il est l'objet ? De l'état d'objet, peut-il devenir sujet ? De l'état de sujet, peut-il devenir libre ? _______________ Notes 1- 1er manifeste de Milan 16/4/1960. Dans la lignée des nouveaux réalistes, il fut sans doute influencé par l'expérience de Kurt Schwitters en 1918 qui préconisait de "faire du nouveau à partir des débrits / déchets" 2- Conférence donnée aux Etats-Unis, organisée par la Wenner-Gren Foundation 3- Cf Remo Guidiere, chroniques du neutre et de l'oral. 4- Ainsi, les white paintings de Robert Rauschenberg, influencées par le mouvement néo-dadaiste américain, Black Mountains Collège, présentées en 1951, qui inspireront la pièce musicale de John Cage 4'33 "silence". On peut encore citer les "Unfinished Paintings" de Robert Ryman en 1970, s'inscrivant dans la mouvance minimaliste. Des années auparavant, Malevitch, dans le nouveau manifeste suprématiste avait montré sa fameuse toile "carré blanc sur fond blanc", suprématisme de la couleur pure, disposée à la place qu'occupe habituellement l'icône dans le maison russe. 5- Exposition "le vide" d'Yves Klein, galerie Iris Clert, Paris, 28/4/1958, se voulant un engagement qualitatif. 6- Cette fragmentation / décomposition se retrouve dans de nombreuses représentation artistiques : cubisme, clips vidéo pour les formes les plus contemporaines. 7- Matthieu, X, 39. _______________ Copyright Hugues Berton / SEREST Juillet 1995 Société d'études et de recherches des survivances traditionnelles
De la tradition... ...à la modernité Recherches plastiques
[./defaultpag.html]
[./presentation_serestpag.html]
[./art_contemporainpag.html]
[./adherentspag.html]
[./contactspag.html]
ACTIVITES
[./modernite_art_contemporainpag.html]
[./modernite_art_prophetisme_01pag.html]
[./modernite_recherches_01pag.html]
SEREST
[./modernite_art_contemporainpag.html]
[./modernite_art_contemporainpag.html]
[Web Creator] [LMSOFT]